M. était bien d’accord, mais comment expliquer à ses interlocuteurs qu’en raison de la nature de la bête, il était compliqué de lui donner la chasse ou de se battre contre elle ?” ; “La bête, voyez-vous, n’était pas devant ni derrière moi, elle était partout autour, au point qu’il m’a fallu des années pour m’apercevoir que je vivais en elle et que j’y étais peut-être née”, écrit-elle, avant d’ajouter plus loin qu’elle en est sortie, du ventre de la bête, pour “gagner la terre ferme”. Cette terre, M. la parcourt en train, cet espace anonyme et transitoire, en perpétuel mouvement, jusqu’à ce que la linéarité du voyage se détraque : un train en retard, l’incapacité de rejoindre à temps la ville (jamais nommée) où on l’attend pour une lecture, et la voilà qui accepte de se perdre, de disparaître, d’embrasser le concept de la tabula rasa, de rester dans cette ville étrangère, de ne pas charger son portable, de le jeter, de boire du vin avec un inconnu croisé dans le train, un homme aux yeux vides et aux cheveux blonds bardés d’épingles à cheveux ; il y a un cirque et la tentation de le suivre. Le roman suit toutes les étapes d’une action par la négative : l’acte de se défaire de toute trace sociale, de faire son baluchon (le minimum) et de s’installer sur le trottoir en attendant qu’une caravane passe, de se laver de son passé, de se débarrasser de son identité, d’embrasser le néant.
Author: Nelly Kaprièlian
Published at: 2026-02-10 07:00:00
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