Cette histoire critique de la production de plutonium dans les deux superpuissances de la guerre froide prend la forme d’une enquête localisée, à la fois sur le site de Hanford, dans l’État de Washington, sur la côte ouest des États-Unis, mis en service en 1943, et dans la ville créée pour loger ses employés, Richland, et à Ozersk (plus souvent dans la translittération en français : Oziorsk), ville officiellement « fermée » (jusqu’à nos jours) abritant un complexe industriel équivalent, Mayak (plus souvent en français : Maïak, terme qui signifie « Phare ») dans le centre de la Russie non loin de Tcheliabinsk, dont l’activité débuta en janvier 1947. Brown souligne les paradoxes d’un système prétendument capitaliste, mais où le secteur nucléaire fut intégralement administré par les autorités fédérales, et d’une population attachée aux idéaux de liberté individuelle, mais prête à y renoncer pour profiter des nombreux avantages accordés par l’entreprise chimique DuPont, productrice de plutonium (à laquelle on doit aussi l’invention du nylon, en 1935) : « À Richland, il était logique que les habitants cherchent à monnayer la menace qui pesait sur leur intégrité physique par une sécurité financière, à troquer leurs droits civils contre des droits de consommateurs, et leur liberté d’expression contre [l’accès] à la propriété » (p. 212). En septembre 1957, l’explosion puis l’incendie d’un site de stockage de déchets hautement radioactifs à Maïak, qui rejeta entre un quart et un tiers des émissions dues à l’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl 29 ans plus tard, provoqua la première « liquidation » (le terme russe désigne les mesures de sauvegarde et de remédiation, plutôt qu’une dépollution réelle) d’une catastrophe nucléaire de grande ampleur, avec son lot de sacrifiés – soldats et prisonniers surtout – et de nouvelles évacuations dans les campagnes environnantes.
Author: Laurent Coumel
Published at: 2026-02-11 09:00:00
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